J’ai construit ma maison en chanvre ! Ce que j’ai appris en construisant autrement

Comment innover dans le secteur de la construction, tout en répondant aux enjeux environnementaux, d'accessibilité et de performance ? C’est à cette question que j’aimerais répondre en vous partageant mes apprentissages tirés de projets qui explorent de nouvelles approches constructives et invitent à repenser notre façon de bâtir.

Les points clés

  • Construction durable : Construire durablement implique de considérer l’ensemble du projet : performance, empreinte environnementale, coûts, résilience et besoins des occupants.
  • Innovation en construction : Innover, c’est aussi accepter d’expérimenter, de confronter nos hypothèses aux données et de revoir nos solutions lorsque les résultats nous y invitent.
  • Matériaux biosourcés : Les matériaux biosourcés, comme le chanvre, offrent des avenues prometteuses, mais leur pertinence doit être évaluée selon le contexte technique, réglementaire, environnemental et économique de chaque projet.
  • Bâtiment écologique : Concevoir un bâtiment écologique va au-delà du choix des matériaux : l’enveloppe, l’énergie, le cycle de vie et la façon d’habiter le bâtiment font partie d’une même réflexion.
  • Techniques constructives innovantes : Le développement de techniques constructives innovantes passe par des projets pilotes, la collaboration multidisciplinaire et le partage des apprentissages pour permettre aux pratiques d’évoluer.

Le secteur de la construction est aujourd'hui confronté à de nombreux défis, notamment la réduction de son empreinte environnementale et l’amélioration de la performance des bâtiments, tout en favorisant des milieux de vie plus accessibles, abordables et résilients. Si les innovations technologiques occupent souvent le devant de la scène, l'innovation peut aussi prendre la forme de nouvelles façons de concevoir et de construire. 

À travers deux projets réalisés au Québec, à savoir la construction de ma propre maison écologique en chanvre et le projet Innov Habitat Victo, je vous propose un retour d'expérience sur de nouvelles approches qui misent notamment sur des matériaux biosourcés et des techniques constructives innovantes pour répondre aux défis d'aujourd'hui et de demain.

Pourquoi repenser notre façon de construire?

L'industrie du bâtiment traverse une période charnière. Les changements climatiques, la rareté des ressources, les enjeux d'accessibilité au logement et l'évolution des attentes des occupants nous obligent à revoir nos façons de concevoir nos bâtiments. Dans ce contexte, l'innovation ne réside pas uniquement dans les nouvelles technologies : elle passe aussi par notre capacité à remettre en question des pratiques bien établies.

Depuis quelques années, les matériaux biosourcés suscitent un intérêt croissant au Québec. Chanvre, fibre de bois, cellulose, paille ou encore mycélium font partie des solutions explorées pour réduire l'empreinte environnementale des bâtiments, améliorer leur confort et favoriser une utilisation plus responsable des ressources. Cette évolution s’accompagne d’ailleurs d’un développement important de la recherche sur les écomatériaux au Québec.

Toutefois, construire autrement ne signifie pas remplacer un matériau par un autre : c’est avant tout adopter une vision différente du bâtiment où l'on considère non seulement la performance énergétique, mais aussi le cycle de vie des matériaux, la santé des occupants, la résilience des bâtiments, leur intégration dans leur milieu et leur capacité à répondre aux besoins des générations futures.

Comme ingénieure, j'ai toujours été fascinée par cette idée que nous avons un immense pouvoir d'influence sur le monde que nous construisons. Chaque décision de conception façonne les lieux dans lesquels les gens vivront, travailleront et évolueront pendant des décennies.

Cette réflexion a influencé ma façon de pratiquer l'ingénierie au sein d'ALTE Coop, la coopérative en ingénierie que j’ai fondée, mais elle a aussi profondément influencé mes choix personnels. J’ai ressenti le besoin d'expérimenter moi-même ces nouvelles approches afin de mieux comprendre leur potentiel... mais aussi leurs limites.

Construire ma maison : expérimenter autrement

Construire ma maison n'a jamais été un simple projet résidentiel. Ça a été l'occasion de mettre à l'épreuve une conviction qui m'habite depuis plusieurs années : la manière dont nous concevons nos bâtiments influence profondément notre façon d'habiter le monde.

Au fil de ma maîtrise en innovation sociale, de mes rencontres avec différents écovillages, de mon mémoire portant sur les approches low-tech et de la création d'ALTE Coop, une certitude s'est installée : il est possible de concevoir des bâtiments autrement, des bâtiments qui répondent aux besoins d'aujourd'hui sans compromettre ceux de demain.

Avec mon conjoint Alexis, nous avons choisi de nous établir au Collectif ESPACES, un écohameau autogéré situé à Frelighsburg, dans les Cantons-de-l'Est. Le Collectif ESPACES est un projet collectif qui rassemble des familles autour d'une vision commune : favoriser la transition écologique et sociale par l'entraide, l'accès à la terre, la permaculture et l'économie solidaire.

Notre maison devait donc être cohérente avec cette vision.

Ma construction en béton de chanvre coffrée.

Notre maison a été imaginée pour accueillir deux foyers : celui de Gaya et Patrick, et celui d'Alexis et moi. Les espaces privés sont distincts, mais le premier étage commun devient un véritable lieu de rencontre pour les enfants et les adultes. Cette organisation architecturale favorise les interactions quotidiennes, tout en préservant l'intimité de chacun. 

Dès les premières esquisses, la réflexion dépassait donc largement les choix techniques : elle portait aussi sur la manière dont l'architecture peut soutenir un mode de vie fondé sur le partage, la communication et la solidarité.

Cette vision s'est également traduite dans les choix pour la construction. Nous avons privilégié une approche solaire passive, des matériaux naturels et une enveloppe majoritairement réalisée en béton de chanvre coffré sur place. Cette technique, inspirée de savoir-faire ancestraux, a été mise en œuvre lors d'un chantier participatif de trois semaines à l'été 2025. 

Chantier participatif de chanvre, transmission des savoirs

Le choix du béton de chanvre ne répondait pas uniquement à des considérations environnementales. Nous cherchions un matériau capable de contribuer à une enveloppe performante, perspirante et durable, tout en explorant une approche encore peu répandue au Québec. 

Béton de chanvre

Cette expérience nous a permis de mieux comprendre les réalités très concrètes d’un chantier en béton de chanvre coffré sur place. D’abord, il faut accepter que cette méthode demande du temps et beaucoup de travail manuel. Pour rendre cette approche accessible financièrement, nous avons choisi d’organiser un chantier participatif de trois semaines, rendu possible grâce à l’implication bénévole de notre communauté. Cette formule permet de réduire certains coûts de main-d’œuvre, mais elle amène d’autres défis : coordonner les bénévoles, organiser les différentes étapes du chantier, assurer la sécurité de personnes qui ne sont pas nécessairement issues du milieu de la construction et créer, en parallèle, un véritable espace d’apprentissage et de transmission des connaissances.

Nous avons également constaté à quel point le savoir-faire demeure un enjeu lorsqu’on travaille avec des techniques encore peu répandues au Québec. La mise en œuvre du béton de chanvre coffré peut sembler relativement simple sur de grandes surfaces, mais la complexité augmente rapidement autour des fenêtres, des portes et des différentes ouvertures de l’enveloppe. Nous avons eu la chance d’être accompagnés par une personne expérimentée dans cette technique, qui a pu nous transmettre un savoir largement acquis par la pratique. Ce type d’expertise demeure toutefois difficilement accessible : ce n’est pas encore une méthode constructive largement enseignée dans les parcours de formation traditionnels.

Le chantier nous a aussi appris qu’il fallait savoir adapter nos ambitions à la réalité du projet. Nous avons par exemple choisi d’isoler le premier étage à la cellulose plutôt qu’en béton de chanvre afin de simplifier la construction compte tenu de sa superficie et de sa configuration. Construire autrement ne signifie donc pas appliquer une solution alternative partout à tout prix, mais plutôt comprendre où elle est pertinente et comment elle peut cohabiter avec d’autres techniques.

Avec le recul, je réalise que la plus grande valeur de cette expérience ne réside pas uniquement dans le choix des matériaux. Elle réside aussi dans tout ce qu’exige leur mise en œuvre : du temps, de la coordination, des compétences, une capacité d’adaptation et, dans notre cas, une communauté prête à mettre la main à la pâte. Elle m’a surtout permis de constater qu’avant de pouvoir déployer davantage ces techniques, il faudra aussi réfléchir à la façon de transmettre les savoir-faire, de former la main-d’œuvre et de rendre leur mise en œuvre plus accessible et efficace.

Pour voir le projet en images : notre chantier a également été présenté dans le premier épisode de la série Construire demain sur TV5+, consacrée à des chantiers de construction écologique hors du commun.

Innov Habitat Victo : quand ces innovations passent à l'échelle

Si construire sa propre maison permet d'expérimenter librement, transposer ces approches à un projet d'habitation collective représente un tout autre défi. Les exigences techniques, réglementaires, financières et opérationnelles sont beaucoup plus importantes. C'est précisément ce qui rend le projet de Innov Habitat Victo si inspirant. 

Innov Habitat Victo est un organisme sans but lucratif mis sur pied en 2023 par l’Office d’habitation Victoriaville-Warwick (OHVW) et la Ville de Victoriaville afin d’augmenter l’offre de logements abordables à Victoriaville

Le projet prévoit la construction d'un immeuble de trois logements à Victoriaville, avec une ambition forte : créer un bâtiment abordable, à très faible consommation énergétique et visant la carboneutralité. Une cible de consommation annuelle de 80 kWh/m² a notamment été établie, avec l'objectif de démontrer qu'il est possible de conjuguer performance énergétique, réduction de l'empreinte carbone et accessibilité.

Projet et design de multilogement en chanvre de Innov Habitat Victo

Au départ, le concept étudié prévoyait l'utilisation de blocs de chanvre ISO HEMP selon la méthode HEMPRO, une approche utilisée en Europe, mais encore inédite au Québec. Les blocs de chanvre devaient être combinés à une ossature en béton armé coulé sur place. Le mandat confié à ALTE Coop consistait notamment à réaliser une étude de préfaisabilité afin d'évaluer la viabilité structurale de cette solution.

Les premières analyses ont toutefois fait émerger une contradiction importante. Bien que la solution structurale en béton soit techniquement réalisable, son utilisation s'accordait difficilement avec l'ambition de carboneutralité du projet. L'analyse du cycle de vie réalisée par un partenaire est venue confirmer le poids environnemental associé à l'utilisation du ciment. À cela s'ajoutait une réalité économique : dans le contexte québécois et avec l'expertise actuellement disponible, cette approche s'avérait également beaucoup plus coûteuse qu'une structure conventionnelle en bois.

Plutôt que de poursuivre avec le concept initial, l'équipe a choisi de le remettre en question. Plusieurs discussions ont mené à une charrette de conception réunissant les différentes parties prenantes. À l'issue de cette démarche collaborative, un consensus s'est dégagé : la structure du bâtiment serait réalisée en bois, tout en maintenant la volonté d'utiliser le béton de chanvre pour l'enveloppe.

La forme exacte que prendra cette enveloppe reste toutefois à déterminer. Plusieurs avenues sont encore à l'étude : des blocs de béton de chanvre intégrés à une ossature de bois, du béton de chanvre coffré sur place si sa mise en œuvre peut être adaptée efficacement à un bâtiment de cette échelle, ou encore des murs préfabriqués en béton de chanvre. Le projet devient ainsi un véritable terrain d'expérimentation permettant d'évaluer non seulement ce qui est techniquement possible, mais aussi ce qui est pertinent sur les plans environnemental et économique.

Cette évolution illustre bien, à mon sens, la réalité de l'innovation en construction. Innover ne signifie pas défendre une nouvelle technologie à tout prix. Cela implique plutôt de formuler des hypothèses, de les confronter aux analyses et d'accepter de revoir la solution lorsque les résultats nous y conduisent. Dans ce cas-ci, l'étude de préfaisabilité et l'analyse du cycle de vie n'ont pas simplement permis de valider un concept : elles ont permis de l'améliorer.

Le projet démontre également toute l'importance d'une approche multidisciplinaire. Architectes, ingénieur·e·s, spécialistes du chanvre, expert·e·s en enveloppe et en hygrothermie ainsi que les autres parties prenantes ont dû mettre leurs expertises en commun pour résoudre des enjeux qui dépassent les frontières d'une seule discipline. Cette collaboration devient particulièrement importante lorsqu'on travaille avec des systèmes constructifs encore peu répandus au Québec, pour lesquels les pratiques, les connaissances et même certains cadres réglementaires doivent continuer d'évoluer.

Le projet de Innov Habitat Victo représente donc plus qu'une expérimentation autour du béton de chanvre. Le projet permet de documenter ce qu'implique réellement le passage d'une approche alternative à un projet multilogement : confronter les intentions aux données, naviguer entre innovation et réglementation, tenir compte des contraintes économiques et, surtout, accepter de faire évoluer la conception en cours de route. C'est précisément ce type de projet pilote qui peut contribuer à ouvrir la voie à de nouvelles façons de construire au Québec.

Pour en savoir davantage, Pivot architecture, ROMEL et ALTE Coop ont travaillé conjointement à la réalisation d’une boîte à outils pour l’immobilier collectif. Consultez les informations du projet pilote de Innov Habitat Victo ici : Projets pilotes en construction neuve – PIVOT.

Ce que ces projets nous enseignent

Ces deux projets m'ont amenée à une même réflexion : l'innovation en bâtiment ne repose pas uniquement sur les matériaux ou les technologies que nous utilisons. Elle repose surtout sur notre capacité à faire évoluer nos façons de concevoir, de collaborer et d'expérimenter.

Le changement est-il réaliste? J'en suis convaincue ! Toutefois, il ne se fera pas du jour au lendemain, ni en remplaçant systématiquement les approches conventionnelles par de nouvelles solutions. Chaque projet possède sa réalité, ses contraintes techniques, réglementaires et budgétaires. Les matériaux biosourcés ne constituent pas une réponse universelle, mais ils représentent une avenue prometteuse qui mérite d'être explorée, testée et documentée.

Pour accélérer cette transition, nous aurons besoin de réaliser davantage de projets pilotes. C'est en expérimentant, en mesurant les résultats et en partageant les apprentissages que l'industrie pourra progressivement intégrer ces nouvelles pratiques. Les ingénieurs, architectes, entrepreneurs, chercheurs, manufacturiers et donneurs d'ouvrage ont tous un rôle à jouer dans cette évolution.

Ces projets m'ont également confirmé l'importance de la conception intégrée. Les défis auxquels nous faisons face, décarbonation, performance énergétique, résilience, abordabilité, sont trop complexes pour être résolus en silo. Les meilleures solutions émergent lorsque les différentes expertises sont réunies dès les premières étapes d'un projet et qu'elles partagent une vision commune.

Enfin, je crois que l'innovation demande une certaine humilité. Accepter de sortir des sentiers battus, c'est aussi accepter de ne pas avoir toutes les réponses dès le départ. Cela demande de tester, d'ajuster, parfois de se tromper, mais surtout d'apprendre collectivement.

Construire autrement ne signifie pas rejeter ce que nous faisons déjà bien. C'est enrichir notre pratique avec de nouvelles connaissances, de nouvelles collaborations et de nouvelles possibilités. Les matériaux innovants et durables qui émergent aujourd’hui illustrent d’ailleurs l’étendue des avenues qui s’ouvrent pour le secteur du bâtiment. Si nous souhaitons concevoir des bâtiments capables de répondre aux défis des prochaines décennies, nous devrons continuer à cultiver cette curiosité, cette rigueur et cette ouverture qui permettent à l'innovation de prendre forme.

Comme ingénieure, je suis convaincue que notre rôle dépasse la conception de bâtiments. Nous contribuons à imaginer les milieux de vie de demain. Chaque projet est une occasion d'innover, d'apprendre et de faire un pas vers une construction plus durable, plus humaine et mieux adaptée aux réalités de notre époque.

Après tout, les grandes transformations ne naissent pas d'une seule idée révolutionnaire, mais d'une multitude de projets portés par des professionnels qui osent expérimenter, collaborer… et construire autrement.

 

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